Le West End, histoire du théâtre et de la comédie musicale à Londres
De Drury Lane à Hamilton : quatre siècles de théâtre londonien, la naissance de la comédie musicale, ses liens avec la France et le lexique pour réserver.

Londres vend chaque année plus de billets de théâtre que New York. Le West End, une quarantaine de salles serrées entre Covent Garden, Soho et le Strand, accueille plus de 17 millions de spectateurs par an : davantage que Broadway, et davantage que tous les stades de Premier League réunis. Cette suprématie ne date pas d’hier. Elle est le produit de quatre siècles d’histoire, de privilèges royaux, de censure, de music-halls et de quelques producteurs qui, dans les années 1980, ont inventé la comédie musicale moderne. Avec, à chaque étape, une présence française plus forte qu’on ne le croit.
« Après vingt ans dans le West End, on finit par comprendre que Londres ne va pas au théâtre pour oublier la réalité, mais pour la voir mise en scène avec un peu plus de panache. De Shakespeare au Phantom of the Opera, en passant par Noël Coward et les héros de Dickens, Theatreland a toujours eu ce talent très britannique : transformer quatre siècles de drames en une excellente soirée, puis vous demander de payer un verre au prix d’un acte entier. »
Jean Viry-Babel, directeur de la publication de Londres Mag
Qu’est-ce que le West End ?
Le nom désigne d’abord un quartier : l’ouest du centre historique de Londres, par opposition à la City, à l’est. Dans le langage du théâtre, il désigne les grandes salles commerciales regroupées autour de Shaftesbury Avenue, du Strand, de Covent Garden, de Leicester Square et du Haymarket. Les Londoniens parlent aussi de « Theatreland ».
Le West End au sens strict, ce sont les salles membres de la Society of London Theatre, l’organisation professionnelle qui regroupe producteurs et propriétaires de théâtres. On y joue surtout des spectacles commerciaux, financés par la billetterie, souvent pour des années. À côté, les grandes institutions subventionnées, le National Theatre, le Barbican, le Royal Court, le Young Vic, ne sont pas géographiquement dans le West End mais en font partie dans les faits : leurs succès y sont régulièrement transférés.
Selon la Society of London Theatre, près d’un visiteur étranger sur quatre à Londres assiste à une représentation dans le West End.
Avant le West End : Shakespeare sur l’autre rive
Le théâtre londonien n’est pas né dans le West End mais au sud de la Tamise. À l’époque élisabéthaine, les autorités de la City voyaient d’un mauvais œil ces lieux de rassemblement bruyants. Les troupes s’installent donc hors de leur juridiction, à Southwark et à Shoreditch. C’est à Southwark que s’élève en 1599 le Globe de Shakespeare, reconstruit à l’identique en 1997 à quelques centaines de mètres de son emplacement d’origine.
En 1642, au début de la guerre civile, les puritains au pouvoir ferment tous les théâtres. Pendant dix-huit ans, Londres n’a plus de scène officielle.
1660 : le roi revient de France, le théâtre avec lui
La renaissance du théâtre anglais doit beaucoup à la France. Charles II a passé une partie de son exil à la cour de Louis XIV, où il a vu les comédiens de Paris, et notamment des actrices : en Angleterre, les rôles féminins étaient jusque-là tenus par de jeunes garçons. Rentré à Londres en 1660, il accorde à deux directeurs, Thomas Killigrew et William Davenant, des lettres patentes : le monopole du théâtre parlé dans la capitale. Les femmes montent sur scène.
Killigrew ouvre en 1663 le Theatre Royal de Drury Lane. Le bâtiment actuel date de 1812, mais le site accueille un théâtre sans discontinuer depuis plus de trois siècles et demi, ce qui en fait le plus ancien lieu théâtral encore en activité à Londres. L’autre privilège donnera naissance au théâtre de Covent Garden, ouvert en 1732, devenu aujourd’hui la Royal Opera House.
Le West End est né de cette géographie : les deux théâtres « patentés » sont à Covent Garden, à l’ouest de la City, et tout le reste viendra s’agglutiner autour d’eux.
Un siècle de monopole et de censure
Pendant près de deux siècles, seuls les théâtres patentés ont le droit de jouer des pièces parlées. Les autres contournent l’interdit en mêlant musique, chant, pantomime et danse à leurs spectacles. Cette contrainte explique en partie le goût anglais, jamais démenti depuis, pour les formes mêlant théâtre et musique.
En 1737, le Licensing Act ajoute la censure : toute pièce doit être approuvée par le Lord Chamberlain, haut dignitaire de la Maison royale. Ce contrôle durera plus de deux cents ans.
Le monopole, lui, tombe en 1843 avec le Theatres Act. N’importe quelle salle autorisée peut désormais jouer n’importe quel répertoire. C’est le vrai point de départ du West End moderne : en quelques décennies, des dizaines de théâtres sortent de terre.
L’ère victorienne : la naissance de Theatreland
La seconde moitié du XIXe siècle donne au West End son visage actuel. Londres est alors la plus grande ville du monde, le chemin de fer y amène chaque soir des spectateurs des banlieues, et l’éclairage public rend les sorties nocturnes plus sûres.
Les music-halls, héritiers des salles de chant des pubs, deviennent le divertissement populaire par excellence : numéros chantés, comiques, acrobates, magiciens. L’architecte Frank Matcham en construit les plus somptueux, dont le London Coliseum (1904) et le London Palladium (1910), toujours en activité.
En 1881, Richard D’Oyly Carte ouvre le Savoy Theatre pour y jouer les opérettes de Gilbert et Sullivan. C’est le premier bâtiment public au monde entièrement éclairé à l’électricité. Les opéras-comiques du tandem, de The Pirates of Penzance à The Mikado, sont les ancêtres directs de la comédie musicale anglaise.
En 1886, la ville perce Shaftesbury Avenue à travers les taudis de Soho. Les promoteurs y alignent des théâtres, et la rue devient en quelques années l’axe du quartier. Le Lyric, l’Apollo, le Gielgud, le Sondheim (alors Queen’s) s’y succèdent encore aujourd’hui.
Dans les années 1890, le Gaiety Theatre, sous la direction de George Edwardes, lance une formule nouvelle : la « musical comedy », histoire légère et contemporaine, chansons, danseuses. Le genre que le monde entier appellera bientôt « musical » est en partie né là, sur le Strand.
La France est déjà présente. En 1879, la Comédie-Française donne une saison au Gaiety Theatre ; Sarah Bernhardt y triomphe et deviendra l’une des actrices les plus adulées de Londres, où elle reviendra jouer toute sa vie.
L’entre-deux-guerres : Coward, Novello et la revue
Au début du XXe siècle, le West End vit de comédies de salon, de revues et d’opérettes. Deux noms dominent. Noël Coward, auteur, compositeur et acteur, écrit des comédies d’une élégance mordante (Hay Fever, Private Lives) qui se jouent encore. Ivor Novello, compositeur gallois, enchaîne les opérettes romantiques à grand spectacle à Drury Lane. Tous deux ont aujourd’hui un théâtre à leur nom.
C’est aussi l’époque où le cinéma parlant commence à concurrencer la scène. Plusieurs salles deviennent des cinémas ; d’autres résistent en misant sur le prestige des vedettes.
Le 25 novembre 1952, une pièce policière d’Agatha Christie ouvre à l’Ambassadors Theatre. Personne n’imagine que The Mousetrap ne s’arrêtera jamais. Elle a déménagé en 1974 au St Martin’s Theatre voisin et dépasse aujourd’hui les 30 000 représentations : le record du monde de longévité, tous spectacles confondus.
1947 : l’invasion américaine
Le 30 avril 1947, Oklahoma! de Rodgers et Hammerstein ouvre à Drury Lane. Pour un public britannique qui sort à peine de la guerre et du rationnement, c’est un choc : une histoire construite, des chansons qui font avancer l’action, des chorégraphies qui racontent. Le « book musical » américain s’impose. Pendant vingt ans, les grands succès du West End viennent de Broadway : South Pacific, The King and I, My Fair Lady (1958, toujours à Drury Lane), West Side Story.
La réponse britannique la plus éclatante s’appelle Oliver!, de Lionel Bart, créé en 1960. Dickens en chansons, un énorme succès des deux côtés de l’Atlantique. Mais elle reste une exception.
Le théâtre parlé, lui, se réinvente ailleurs. En 1956, Look Back in Anger de John Osborne, au Royal Court, ouvre l’ère des « jeunes gens en colère ». En 1963, le National Theatre naît à l’Old Vic, sous la direction de Laurence Olivier, avant de s’installer en 1976 dans son bâtiment de béton sur la rive sud.
1968 : la fin de la censure
Le Theatres Act de 1968 abolit la censure du Lord Chamberlain, en vigueur depuis 1737. Le lendemain de son entrée en vigueur, la comédie musicale Hair ouvre au Shaftesbury Theatre, avec sa scène de nu et ses chansons contre la guerre du Vietnam. Elle aurait été interdite quelques jours plus tôt.
Les années 1970 : Lloyd Webber entre en scène
Un jeune compositeur, Andrew Lloyd Webber, et un parolier, Tim Rice, inventent une forme nouvelle : l’opéra rock, entièrement chanté, d’abord publié en disque avant d’être monté sur scène. Jesus Christ Superstar ouvre au Palace Theatre en 1972 et y reste huit ans. Evita suit en 1978.
Ces spectacles ont deux points communs qui vont définir la décennie suivante : ils sont presque entièrement chantés, et ils sont pensés pour être exportés.
Les années 1980 : l’âge des mégamusicals
En 1981, Andrew Lloyd Webber et le producteur Cameron Mackintosh créent Cats au New London Theatre, d’après des poèmes de T. S. Eliot. Le spectacle restera 21 ans à l’affiche et deviendra le premier « mégamusical » : une production spectaculaire, entièrement chantée, reproduite à l’identique dans le monde entier, vendue avec un logo reconnaissable partout.
La formule s’emballe. Starlight Express (1984) fait patiner ses interprètes autour du public. The Phantom of the Opera (1986), d’après le roman de Gaston Leroux qui se déroule à l’Opéra Garnier, ouvre à Her Majesty’s Theatre, où il se joue toujours, quarante ans plus tard.
Entre-temps, Cameron Mackintosh a découvert un spectacle français. Les Misérables, d’Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg, a été créé au Palais des Sports de Paris en 1980, dans une mise en scène de Robert Hossein. Mackintosh en commande une version anglaise, montée avec la Royal Shakespeare Company. Elle ouvre au Barbican le 8 octobre 1985. La critique est sévère ; le public, lui, ne cessera plus de venir. Plus de quarante ans plus tard, Les Misérables est la comédie musicale la plus longtemps jouée du West End, vue par plus de 150 millions de spectateurs dans le monde.
Le duo français récidive avec Miss Saigon, qui ouvre à Drury Lane en 1989 et y reste dix ans. Une nouvelle production est annoncée au Prince Edward Theatre pour mai 2027.
Pour la première fois depuis Gilbert et Sullivan, c’est Londres, et non New York, qui exporte la comédie musicale. Cats, Les Misérables et The Phantom of the Opera dominent Broadway pendant les années 1990.
Les années 1990 et 2000 : Disney, ABBA et les adaptations
La décennie suivante voit arriver de nouveaux acteurs. Disney transpose ses dessins animés sur scène : The Lion King ouvre au Lyceum Theatre en 1999, dans la mise en scène de Julie Taymor et ses marionnettes animales. Il n’en est jamais reparti.
La même année naît le « jukebox musical », une histoire construite autour des chansons d’un groupe existant. Mamma Mia!, sur les tubes d’ABBA, ouvre en 1999 et dépasse aujourd’hui les 10 800 représentations. Queen (We Will Rock You, 2002) et bien d’autres suivront.
La France continue d’envoyer ses créations, avec un succès plus inégal. Boublil et Schönberg présentent Martin Guerre au Prince Edward Theatre en 1996. Notre-Dame de Paris, de Luc Plamondon et Richard Cocciante, est adaptée en anglais au Dominion Theatre en 2000.
Les années 2000 confirment une autre tendance : l’adaptation de films. Billy Elliot (2005), sur une musique d’Elton John, raconte un fils de mineur qui veut devenir danseur pendant la grève de 1984. Wicked, venu de Broadway, s’installe en 2006 à l’Apollo Victoria, où il fête ses vingt ans en 2026.
Les années 2010 : Londres reprend la main
Matilda, d’après Roald Dahl, créée par la Royal Shakespeare Company avec des chansons de l’humoriste australien Tim Minchin, ouvre en 2011 et remporte sept Laurence Olivier Awards, les équivalents londoniens des Tony Awards. The Book of Mormon (2013), satire des créateurs de South Park, arrive de New York. The Play That Goes Wrong (2014), née dans une salle de 60 places au-dessus d’un pub d’Islington, devient la comédie la plus longtemps jouée du West End actuel.
En 2016, Harry Potter and the Cursed Child, au Palace Theatre, prouve que le théâtre parlé peut rivaliser avec les plus grandes comédies musicales. En 2017, Hamilton arrive de Broadway au Victoria Palace Theatre, rénové pour l’occasion.
L’histoire la plus londonienne de la décennie est celle de Six. Deux étudiants de Cambridge écrivent une comédie musicale pop sur les six épouses d’Henri VIII, présentée au festival off d’Édimbourg en 2017. Deux ans plus tard, elle est dans le West End, puis à Broadway et dans le monde entier.
2020 : le rideau tombe, puis se relève
Le 16 mars 2020, la pandémie ferme tous les théâtres du West End. Pendant plus d’un an, aucun grand spectacle ne se joue normalement. Les salles rouvrent progressivement à partir de 2021.
Le rebond dépasse les prévisions. En 2024, selon la Society of London Theatre, la fréquentation dépasse de 11 % son niveau de 2019, et le West End accueille près de cinq millions de spectateurs de plus que Broadway.
Le West End aujourd’hui
Trois familles de spectacles cohabitent. Les grands classiques à l’affiche depuis des décennies, Les Misérables, The Phantom of the Opera, The Lion King, Mamma Mia!, Wicked, qui vivent en grande partie du tourisme. Les succès récents, souvent venus de Broadway ou nés dans les théâtres subventionnés. Et les saisons limitées, de quelques semaines à quelques mois, souvent portées par une vedette du cinéma ou de la télévision : c’est là que les Londoniens vont le plus volontiers.
Le genre continue d’emprunter à la France. Moulin Rouge! The Musical, au Piccadilly Theatre, fait revivre un Montmartre de fantaisie ; les reprises de Molière, de Rostand ou de Feydeau passent régulièrement à l’affiche.
Le vocabulaire du West End
Quelques mots à connaître avant de réserver :
- Stalls : l’orchestre, le parterre au niveau de la scène.
- Dress Circle ou Royal Circle : le premier balcon, souvent les meilleures places.
- Grand Circle, Upper Circle, Balcony : les balcons supérieurs, moins chers et plus éloignés.
- Box : une loge.
- Restricted view : visibilité réduite, par un pilier ou un surplomb. Le prix baisse, l’expérience aussi.
- Matinee : représentation de l’après-midi, en général le jeudi ou le mercredi et le samedi.
- Preview : avant-première, à prix souvent réduit, avant la soirée de presse.
- Press night : la première officielle, celle des critiques.
- Understudy : la doublure, qui remplace un interprète principal absent.
- Day seats : places mises en vente le jour même, à prix réduit, au guichet ou en ligne.
- Interval : l’entracte, en général de 15 à 20 minutes. On peut commander sa boisson avant le spectacle pour la retrouver au bar.
La série Londres Mag sur le West End
Cet article ouvre une série consacrée aux spectacles du West End, du plus célèbre au plus confidentiel. Chaque fiche raconte l’histoire du spectacle, ce qu’on y voit, s’il faut bien comprendre l’anglais, et comment réserver au meilleur prix.
- Les Misérables, au Sondheim Theatre
- The Mousetrap, au St Martin’s Theatre
- The Phantom of the Opera, au His Majesty’s Theatre
- Mamma Mia!, au Novello Theatre
- The Lion King, au Lyceum Theatre
- Wicked, à l’Apollo Victoria
- Matilda, au Cambridge Theatre
- The Book of Mormon, au Prince of Wales Theatre
- The Play That Goes Wrong, au Duchess Theatre
- Harry Potter and the Cursed Child, au Palace Theatre