Jean Cocteau, de la toge d'Oxford aux fresques de Leicester Square
Mort le 11 octobre 1963, Jean Cocteau a laissé à Londres ses seules fresques du Royaume-Uni, peintes en huit jours. Sa vie, et ce qui le liait à l'Angleterre.
Le 11 octobre 1963, quelques heures après l’annonce de la mort d’Édith Piaf, Jean Cocteau s’éteignait à son tour. Poète, dramaturge, cinéaste, dessinateur : il a tout touché. Et il a laissé à Londres, derrière Leicester Square, les seules peintures murales qu’il ait jamais réalisées au Royaume-Uni.
L’enfant de Maisons-Laffitte
Jean Cocteau naît le 5 juillet 1889 à Maisons-Laffitte, dans une famille de la bourgeoisie parisienne. Très jeune, il fréquente les salons et publie ses premiers poèmes. La rencontre décisive est celle des Ballets russes de Diaghilev : avec Picasso aux décors et Erik Satie à la musique, il signe en 1917 l’argument de Parade, qui fait scandale au Châtelet.
En 1919, Max Jacob lui présente un poète de seize ans, Raymond Radiguet. Cocteau le guide, le publie, le défend ; Radiguet écrit Le Diable au corps avant d’être emporté par la typhoïde en 1923, à vingt ans. Cocteau mettra des années à s’en remettre.
Tout toucher
Suivent les œuvres que l’animation d’Un dernier regard égrène : Les Enfants terribles (1929), La Voix humaine (1930), Le Sang d’un poète (1930), son premier film, La Machine infernale (1934). Puis le cinéma de l’après-guerre avec Jean Marais, son compagnon : L’Éternel Retour, La Belle et la Bête (1946), L’Aigle à deux têtes, Orphée (1950). En 1955, il entre à l’Académie française.
Une Belle née à Londres
La Belle et la Bête doit d’ailleurs quelque chose à Londres. Le conte que Cocteau porte à l’écran est celui de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont. Installée à Londres en 1748, elle y est gouvernante de jeunes filles de la haute société anglaise, et c’est à Londres qu’elle publie en 1756 son Magasin des enfants, le recueil où paraît La Belle et la Bête. Deux siècles plus tard, Cocteau en fait un classique du cinéma français.
Docteur à Oxford
Le 12 juin 1956, l’université d’Oxford fait de Cocteau un docteur ès lettres honoris causa. L’orateur de l’université le présente en latin comme un « modèle de l’urbanité parisienne ». Le soir, une garden-party l’attend à la Maison française d’Oxford, où il croise le poète W. H. Auden. Dans son journal, Cocteau note qu’il rentre d’une cérémonie « très émouvante ». Il restera attaché toute sa vie à ce qu’il appelait son « honoris causa » d’Oxford.
Huit jours à Leicester Square
Ce doctorat, il l’avait obtenu avec l’appui de René Varin, conseiller culturel de l’ambassade de France. Cocteau lui aurait alors demandé ce qu’il pouvait faire en retour. Varin a une idée : l’église Notre-Dame de France, reconstruite après les bombardements, attend la décoration de sa chapelle de la Vierge.
Du 3 au 11 novembre 1959, Cocteau peint l’Annonciation, la Crucifixion et l’Assomption, de ce trait continu qui fait sa signature. Au pied de la croix, il s’est représenté lui-même, de dos par rapport au Christ, le sourcil levé, comme s’il hésitait encore. Ce sont ses seules peintures murales au Royaume-Uni. Restaurées au printemps 2012, débarrassées des retouches ajoutées après lui, elles se visitent librement. Notre article sur l’église et ses fresques raconte le lieu en détail.
Le jour d’après
Cocteau et Piaf se connaissaient depuis plus de vingt ans : il avait écrit pour elle Le Bel Indifférent en 1940. Quand on lui annonce sa mort, il aurait dit : « C’est le bateau qui achève de couler. » On a longtemps raconté que la nouvelle l’avait tué. La réalité est moins romanesque : il avait déjà été frappé d’une grave crise cardiaque en avril 1963, et son cœur lâche le 11 octobre, dans sa maison de Milly-la-Forêt, au sud de Paris. Il avait 74 ans.
Il repose à Milly, dans la petite chapelle Saint-Blaise-des-Simples. Mais pour saluer le poète sans quitter Londres, il suffit de pousser une porte de Leicester Place : son autoportrait vous y attend, le sourcil toujours levé.
Pratique
Notre-Dame de France, fresques de Jean Cocteau
5 Leicester Place, WC2H 7BX (métro Leicester Square)
Entrée libre, en dehors des offices ; la chapelle de Cocteau est à gauche en entrant