Édith Piaf, la Môme qui portait le prénom d'une Anglaise
Morte le 10 octobre 1963, Édith Piaf tenait son prénom d'une infirmière anglaise dont la statue veille près de Trafalgar Square. Sa vie, ses liens avec Londres.
Il y a soixante-trois ans, la France apprenait la mort d’Édith Piaf. Londres Mag ouvre avec elle « Un jour, une vie », une série de portraits d’artistes français et francophones au jour anniversaire de leur disparition. Et commence par une surprise : la plus parisienne des chanteuses tenait son prénom d’une Anglaise.
Un prénom venu du Norfolk
Édith Giovanna Gassion naît le 19 décembre 1915 à Paris. La légende la fait venir au monde rue de Belleville ; l’acte de naissance la situe à l’hôpital Tenon, dans le 20e arrondissement. Son père, Louis Gassion, est acrobate ; sa mère, Annetta Maillard, chante sous le nom de Line Marsa.
Deux mois plus tôt, le 12 octobre 1915, un peloton allemand a fusillé à Bruxelles Edith Cavell, infirmière anglaise née dans le Norfolk. Elle avait soigné les blessés des deux camps et aidé quelque 200 soldats alliés à fuir la Belgique occupée. Son exécution soulève l’indignation dans les pays alliés, et les Gassion, selon la plupart des biographes de la chanteuse, donnent son prénom à leur fille.
Edith Cavell a sa statue à Londres, à deux pas de Trafalgar Square, face à l’entrée de la National Portrait Gallery. Le monument de George Frampton, érigé en 1920, porte les mots qu’elle prononça la veille de sa mort : « Le patriotisme ne suffit pas. Je ne dois avoir ni haine ni amertume envers personne. » Les passants de St Martin’s Place croisent là, sans le savoir, un peu de Piaf.
La Môme des trottoirs
À l’automne 1935, Édith chante au coin de l’avenue Mac-Mahon et de la rue Troyon, près de l’Étoile. Louis Leplée, patron du Gerny’s, un cabaret des Champs-Élysées, l’entend et l’engage pour une semaine ; elle y reste sept mois. C’est lui qui la baptise « la Môme Piaf ». En argot, un piaf est un moineau.
La suite tient en quelques titres que le monde entier fredonne. La Vie en rose, dont elle écrit elle-même les paroles en 1945 sur une musique de Louiguy. Hymne à l’amour, pour le boxeur Marcel Cerdan : elle la chante sur scène depuis septembre 1949 quand, le 28 octobre, l’avion qui l’amène la rejoindre à New York s’écrase aux Açores. Non, je ne regrette rien, de Charles Dumont et Michel Vaucaire, enregistrée le 10 novembre 1960, qui devient sa devise.
Un milord au hit-parade britannique
En 1959, Georges Moustaki lui écrit Milord, sur une musique de Marguerite Monnot. Une fille du port y console un élégant voyageur anglais, un « milord », au cœur brisé. Les Britanniques adoptent la chanson qui parle d’eux : elle entre au classement des ventes du Royaume-Uni le 18 mai 1960, monte jusqu’à la 24e place et y reste quinze semaines. Ce sera le seul single de Piaf classé outre-Manche. La version anglaise du crooner Frankie Vaughan, sortie à l’automne, ne dépasse pas la 34e place. Le public britannique a préféré l’accent de Belleville.
Le 10 octobre, ou le 11
Usée par la maladie, Édith Piaf meurt le 10 octobre 1963 à 13 h 10, dans sa maison de Plascassier, sur les hauteurs de Grasse. Elle a 47 ans. Son entourage veut faire croire qu’elle s’est éteinte à Paris, sa ville natale : son corps remonte en secret, en ambulance, jusqu’à son appartement du boulevard Lannes, et un faux certificat de décès fixe sa mort au lendemain, le 11 octobre au matin.
Le même jour, quelques heures après l’annonce, Jean Cocteau meurt à son tour dans sa maison de Milly-la-Forêt. Il avait écrit pour elle Le Bel Indifférent en 1940. En apprenant la nouvelle, il aurait dit : « C’est le bateau qui achève de couler. » Le 14 octobre, l’Église ayant refusé des obsèques religieuses, au moins 40 000 personnes, dont Marlene Dietrich, accompagnent Piaf au Père-Lachaise.
Londres ne l’a pas oubliée
En 1978, la dramaturge anglaise Pam Gems lui consacre une pièce, Piaf, créée par la Royal Shakespeare Company à Stratford-upon-Avon avec Jane Lapotaire, puis jouée à Londres au Donmar Warehouse, à l’Aldwych, au Piccadilly et au Wyndham’s avant Broadway. Elaine Paige la reprend à Londres en 1993. En 2008, l’Argentine Elena Roger l’incarne au Donmar Warehouse puis au Vaudeville, et reçoit l’Olivier Award 2009 de la meilleure actrice dans une comédie musicale.
Le cinéma a suivi. En février 2008, La Môme, d’Olivier Dahan, remporte à Londres quatre BAFTA, dont celui de la meilleure actrice pour Marion Cotillard, deux semaines avant son Oscar.
Cocteau, lui, a laissé sa trace dans Londres quatre ans avant sa mort : en novembre 1959, il a peint la chapelle de Notre-Dame de France, l’église des Français derrière Leicester Square. Du monument d’Edith Cavell à ses fresques, il y a moins de dix minutes à pied : de quoi saluer, le temps d’une promenade, la Môme et son ami.
Pratique
Edith Cavell Memorial
St Martin’s Place, WC2 (face à la National Portrait Gallery ; métro Charing Cross ou Leicester Square)
En plein air, accessible à toute heure
Notre-Dame de France, fresques de Jean Cocteau
5 Leicester Place, WC2H 7BX
Entrée libre, en dehors des offices